Des sensibilisations spécifiques sont indispensables pour combattre la haine et la division qui rongent notre société, affirment le rabbin Emile Ackermann et l’élue écologiste Lila Djellali, qui a suivi une formation sur l’antisémitisme.
Par
Lila Djellali, élue écologiste
Emile Ackermann, rabbin et formateur à la lutte contre l’antisémitisme
A lire sur le site de Libération
Nous vivons une période où les actes antisémites et islamophobes se multiplient. Cette double menace distille un poison mortel pour notre démocratie. La gauche, et plus largement l’arc républicain, ne peut rester fidèle à son histoire qu’en affrontant clairement ces deux haines, différentes dans leurs mécanismes et leur histoire, mais également intolérables.
C’est dans ce contexte que nous avons choisi d’écrire ensemble. Moi, Lila Djellali, parce que lors d’une intervention visant à dénoncer les massacres à Gaza, j’ai commis publiquement une erreur en reprenant à tort, lors d’un conseil municipal, une phrase attribuée au général de Gaulle qui réactivait un vieux stéréotype antisémite, celui du «Juif dominateur».
Une faute que j’ai reconnue, pour laquelle j’ai présenté mes excuses et suite à laquelle j’ai décidé de suivre une formation spécialisée dans la lutte contre l’antisémitisme.
Moi, Emile Ackermann, rabbin et formateur, également engagé contre le racisme et l’islamophobie ainsi que dans le dialogue interreligieux, parce que la lutte contre ces haines exige d’être menée avec lucidité et dialogue.
Défendre l’égalité et l’émancipation
Ensemble, nous avons beaucoup échangé, nous croyons que chacun peut progresser sur ces sujets. Comme toute personne, les élus peuvent avoir des propos problématiques qui perpétuent des discriminations, d’où la nécessité de généraliser en urgence ces formations à tous les élus afin qu’ils restent fidèles à leur vocation : défendre l’égalité et l’émancipation.
C’est une exigence démocratique, et la seule manière de regagner la confiance des citoyens et des citoyennes, dont plus de 70 % déclarent ne plus croire en leurs responsables politiques.
En 2015, après les attentats islamistes, une partie de la gauche au pouvoir a exigé des Français originaires du monde arabe et des musulmans de France qu’ils se désolidarisent publiquement des terroristes.
Au deuil s’est ajoutée pour beaucoup une stigmatisation brutale, qui les désignait coupables par avance et par essence. L’exigence démocratique aurait voulu que cette injonction soit dénoncée.
Au lieu de ça, les responsables politiques ont fait le dos rond. Cette logique, loin de protéger la République, a nourri la défiance, elle a permis à l’islamophobie de se répandre, de se banaliser encore plus et d’élargir le terrain de la droite extrême, de l’extrême droite et des intégristes religieux, jusqu’à devenir la norme sur certains plateaux télé et sur les réseaux sociaux.
Depuis le 7 octobre 2023, le conflit israélo-palestinien rend ce travail encore plus urgent. En France, il est devenu un accélérateur de haine. En recyclant parfois des clichés antisémites séculaires, la parole publique a été le catalyseur d’un antisémitisme dans la société française qui atteint aujourd’hui des niveaux plus qu’inquiétant.
Le sujet de l’antisémitisme s’est trop souvent cristallisé dans la peur – peur d’en parler, peur de mal dire – ou bien a été instrumentalisé à des fins politiques. Ni le silence ni l’instrumentalisation ne font avancer la lutte : ils la paralysent et nourrissent encore plus de défiance.
Jeu macabre du camp contre camp
Trop souvent aussi, le buzz médiatique transforme l’arène politique en tribunal. La punchline remplace la controverse démocratique, l’anathème prend le pas sur le débat. Et le débat public s’enferme dans un jeu macabre du camp contre camp, comme s’il fallait choisir entre soutenir les Palestiniens ou protéger les Juifs.
Comme si un racisme pouvait en justifier un autre. L’histoire montre que les discours déshumanisants se nourrissent mutuellement. L’exigence démocratique consiste à défendre la boussole universelle du droit et de l’égalité, sans céder à la logique des extrémistes.
Nommer l’antisémitisme, en comprendre l’histoire – des écrits antijuifs des pères de l’Eglise jusqu’à ses modalités actuelles plus policées aujourd’hui, mais toujours actives –, discerner critique politique, préjugé, combat culturel ou erreur : voilà la condition pour redevenir crédibles.
Des racines historiques aux manifestations contemporaines des préjugés, trop souvent les discours alimentent les stéréotypes et les mécaniques racistes ou antisémites qui se diffusent dans la société. Engager un travail de formation collective est la seule voie possible pour éviter que l’histoire se répète.
Assister à des formations ne protège pas d’un faux pas : il faut une vigilance constante, un chemin permanent de lucidité et de responsabilité. Mais nous sommes convaincus que si les élus et les militants acceptaient de se former, ils gagneraient en crédibilité démocratique et renoueraient avec leurs valeurs.
Une lutte universelle contre toutes les formes de haine
En élevant le niveau collectif de conscience, la formation a aussi une autre vertu : celle de permettre d’accepter qu’une erreur de langage ou de jugement puisse exister, et de l’aborder sans tabou. Elle donne ainsi des clés pour transformer la maladresse en apprentissage, tout en s’armant contre l’instrumentalisation politique ou polémique que de telles erreurs peuvent susciter.
En ce sens, elle constitue à la fois un espace de connaissance, de prévention et de protection démocratique.
Le dialogue avec toutes les communautés, ainsi que des formations spécifiques sur chaque sujet sont indispensables pour combattre la haine et la division qui rongent notre société.
Car le risque est grand : les extrémistes veulent faire de cette question une guerre de civilisations, un affrontement entre les Juifs et les Arabes, alors qu’elle doit rester une lutte universelle contre toutes les formes de haine.
C’est pourquoi nous appelons à un sursaut. L’avenir de la gauche – et de l’arc républicain tout entier – se joue là : des responsables politiques qui écoutent, qui apprennent et qui réparent.
Se former dans le dialogue est la garantie de renouveler l’exigence républicaine et démocratique, et porter une société émancipatrice et vivante.
